3 - Jérusalem (Ac 3 à 6.7)
Après les 2 premiers chapitres, l'Esprit est arrivé, et la première communauté de croyants en Jésus a été formée. Luc va décrire ensuite son activité à Jérusalem qu'il a déjà résumée dans son sommaire d'Ac 2.42-48. qui décrit ce qui se passe après la pentecôte.
Ac 3.1-5.42 - Activité des apôtres à Jérusalem
Ac 3.1-11 - Guérison d'un infirme
Point de départ des chapitres 3 et 4, ce miracle est fait « au nom de Jésus le Nazoréen ». On a là encore la preuve d'une transformation des disciples et de Pierre en particulier si on compare à Lc 9.40 J'ai prié tes disciples de le chasser, et ils ne l'ont pas pu. La foi des disciples n'est plus la même.
Les chrétiens avaient au premier siècle une réputation de thaumaturges, réputation qu'on retrouve chez Flavius Josephe : « Car la magie ne réalise pas des signes aussi étonnants »1.
Ac 3.12-26 - 2e Discours de Pierre
Comme Jésus, lorsqu'il « fait » un miracle, Pierre prêche.
Il affirme la puissance du nom de Jésus (Qui veut dire littéralement en hébreu celui qui sauve) et non celle des apôtres. Le nom étant caractéristique de celui qui le porte dans la culture juive (Jésus porte le même nom que Josué).
Il réaffirme encore la responsabilité des auditeurs dans la mort de Jésus, par ignorance. Mais l'ignorance n'est pas une excuse pour eux, puisque ce qui est arrivé avait été annoncé par les prophètes.
Quand Jésus dit « pardonne-leur ils ne savent pas ce qu'ils font » il parle de ses bourreaux romains.
L'ignorance (v17) empêche de se repentir (v19), et conduit à la « méchanceté » (v26).
Mais si Pierre prêche, c'est pour que ses auditeurs ne soient plus ignorants : il cite (l'AT) une des prophéties messianiques les plus connues : Dt 18.15, et il rappelle l'alliance avec Abraham (Gn 12.2-3) qui s'accomplit en Jésus (il l'avait déjà évoquée dans son 1er discours).
A noter le lien entre repentance et rafraîchissement (litt. “reprise du souffle”)
Et aussi que la repentance (se détourner de ses iniquités) est une bénédiction en soi !
Le discours de Pierre contient de nombreuses références à Lc 23.2
Ac 4.1-23 - « Garde à vue » de Pierre et Jean devant le sanhédrin
Les chefs du peuple, qui n'ont pas entendu le discours de Pierre (3.17), ont pourtant les oreilles bien ouvertes. Les Sadducéens réagissent face à la prédication de la résurrection et surtout face au succès (cf. 5.17) de la prédication (Ac 4.4 --> 3000+2000=5000) des apôtres.
Luc indique que les Sadducéens (de Tsadoq le prêtre) ne voulaient pas qu'on enseigne le peuple (4.18).
L'ignorance a toujours été un moyen pour les instruits de soumettre un peuple (cf. Le Prince de Machiavel, cf. aussi v4.13 = étonnement des chefs du peuple sur la connaissance de Pierre et Jean qu'ils considéraient comme des agramatos = illettrés et des idiotès = quelconques).
Les apôtres sont mis en « garde à vue », mais cela donne l'occasion à Pierre de prêcher encore une fois la résurrection et le nom de Jésus (4.12 à apprendre par cœur : Jésus = celui qui sauve, par lequel...).
Pierre devant les chefs du peuple, ne les accuse plus d'ignorance, mais d'entrave volontaire à la construction du royaume de Dieu v4.11 = Ps 118.22 la pierre de l'angle de la porte de la justice.
Ac 4.18 et 21 montre que les chefs du peuple (les représentants des familles des grands prêtres sont tous sadducéens : il est intéressant de noter que les Pharisiens ne sont pas mentionnés comme participant à cette persécution), contrairement au peuple, ne se repentent pas. Bien au contraire. Ils élaborent des plans humains pour entraver le plan de Dieu, que malgré l'évidence (4.14) ils ne considèrent pas comme tel.
Luc montre que la réaction des chefs est la même face aux disciples de Jésus que face à Jésus lui-même.
L'attitude des apôtres montre combien ils ont changé grâce aux apparitions de Jésus. Moins de 2 mois plus tôt, Pierre reniait le Christ face à une servante autour du feu (Lc 22.54-60), alors qu'ici il ne peut pas s'empêcher de parler face au gratin du pouvoir religieux de sa nation.
Ac 3 et 4 montrent l'accomplissement de la prière de Jésus pour que sa foi ne défaille pas (Lc 22.31).
Ac 4.23-31 - Prière instructive
Une prière honnête et réaliste : les forces en présence ne sont pas égales. Mais une prière de foi : Dieu peut tout. Dieu répond quand on demande selon sa volonté : comparer v29 avec v31 (voir 1Jn 5.14 Voici l'assurance que nous avons auprès de lui: si nous demandons quelque chose selon sa volonté, il nous écoute.)
Ici apparaît une notion importante : les miracles servent à accréditer la parole des apôtres (4.29-30).
Ac 4.32-35 - La koinonia (koinos = en commun)
Sous forme de résumé qui répète celui de la fin du chapitre 2. Luc aime répéter les choses pour :
- qu'elles soient comprises et retenues par les lecteurs de son texte
- en souligner l'importance.La koinonia est un thème majeur des Actes (Luc dit « d'un commun accord » en 1.14, 2.46, 4.24, 5.12)
Ac 4.36-37 - Bar-nabas (ou Barnabé) = Fils d'encouragement
Exemple positif de quelqu'un de connu du (ou des) lecteur(s) des Actes : qui met en pratique.
Barnabas est un lévite = un prêtre, qui certainement aura un grand impact dans sa communauté (cf. Ac 6.7)
Il est également un Chypriote. Or quand plus tard depuis Antioche, il sera envoyé en mission, il se rendra en premier lieu à Chypre avec un certain Paul. Barnabas est donc un lien fort entre Pierre et Paul.
Contraste entre Barnabas et Ananias et Saphira.
5.1-16 - Premier problème de la koinonia : Ananias et Saphira
Les Ac vont dévoiler un certain nombre de problèmes auxquels la koinonia devra faire face dès le début.
Un passage difficile à lire émotionnellement.
- Il veut faire un parallèle avec Josué 7 et le péché d'Akân, qui avait bloqué très tôt la progression du peuple dans sa conquête de la terre promise. Le même péché pourrait bloquer très tôt la progression du royaume de Dieu. Dieu ne le permettra pas.
- Il veut insister sur l'importance de l'unité de la koinonia pour Dieu. Cette unité est menacée ici par la fraude sur des biens destinés au fond commun. Pour la 1ère fois dans Ac, cette koinonia est appelée Ekklesia.
- Il veut montrer qu'appartenir à l'Eglise, c'est appartenir à bien plus qu'un groupe, ou une branche juive parmi d'autres. Appartenir à l'Eglise c'est appartenir à Dieu.
Si l'on se rappelle qu’Ac est la suite de Lc, on comprend encore que Luc parle de Mammon comme en Lc 16.13vivre avec l'Esprit de Dieu et l'esprit du monde. (l'amour des biens matériels est un thème récurrent chez Luc). Ici il redit qu'on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre, on ne peut pas aimer Dieu et Mammon, on ne peut
Luc explique à travers cet événement qu'il faut choisir son camp. On est dans un camp ou dans l'autre3. Il faut se rappeler que Luc écrit à une période de séparation entre Juifs et chrétiens et il veut faire comprendre à ses lecteurs que les obstacles au royaume de Dieu, qu'ils soient externes (Ac 3 et 4 et fin d'Ac 5) ou internes (Ac 6 et 15 entre autres) à l'Eglise, n'arrêteront pas la progression du message. Tout comme la mort n'a pu retenir Jésus dans ses liens (Ac 2.24), le péché ne pourra contenir l'expansion du message (clé de lecture Ac 8.1).
Luc décrit ensuite l'impact de cet événement dans l'Eglise :
- la mort d'Ananias et Saphira fait partie des prodiges que les apôtres faisaient dans le peuple (v12)
- on comprend que les « autres » ne veuillent pas se joindre à eux (v13)
- pourtant on assiste à un paradoxe décrit aux vs14-16 : de plus en plus de gens croient !!!
Ac 5.17-42 - Nouvelle « Garde à vue » des apôtres devant le sanhédrin
Les passages symétriques et doublés sont une technique littéraire pour marquer insistance, intensité et mémorisation : comme en Ac 3 on a des guérisons. Et comme en Ac 4 on a la réaction des Sadducéens. Ici il est dit que c'est la jalousie qui les fait intervenir alors que c'était la nature de l'enseignement (la résurrection, cf. Lc 20.27, Mt 22.23 et Mc 12.18) qui les dérangeaient au départ. Comme en Ac 2.38 et 3.19, Pierre prêche la résurrection et la repentance pour le pardon des péchés v31. Maintenant il s'agit de faire taire cet enseignement, par une exécution si nécessaire v33.
Il est intéressant de noter l'intervention de Gamaliel4, qui par sa sagesse va sauver les apôtres. Gamaliel est un Pharisien. C'est la 1ère fois qu'un Pharisien est nommé dans Ac. Jusqu'à présent ce sont surtout les Sadducéens qui intervenaient pour entraver le message apostolique. Maintenant un Pharisien intervient mais de manière positive.
Très certainement, de nombreux Pharisiens sont devenus chrétiens (cf. Ac 15.5), pour plusieurs raisons :
- peut-être parce que ces Pharisiens avaient été au contact de Jésus beaucoup plus que les Sadducéens5.
- on sait que les Pharisiens étaient appréciés du peuple car plus proche de lui, plus sur le terrain que les Sadducéens enfermés dans le temple (ils sont les descendants de Tsadoq, prêtre de l'époque du roi David, qui avait soutenu Salomon et non Adonias) et dans leur richesse aristocratique. Ils étaient donc plus au contact des gens et donc des chrétiens.
- ils croyaient à la résurrection contrairement aux Sadducéens
- ils n'étaient pas aussi attachés au temple que les Sadducéens (dont la légitimité et l'autorité découlaient de l'existence même du temple) ; c'est pourquoi l'enseignement de Jésus les choquait moins.
- ils considéraient les Psaumes et les prophètes comme la Parole de Dieu, alors que les Sadducéens ne reconnaissaient que la Torah (= les 5 premiers livres de la Bible) comme inspirée de Dieu.
Même s’il semble que Jésus les a bien remis en cause (qui aime bien châtie bien), le parti des Pharisiens fut certainement plus touché par le message des apôtres que celui des Sadducéens6. Gamaliel est certainement sensible au fait que certains de ses amis soient devenus croyants en Jésus.
L'argument de Gamaliel doit être interprété de manière prudente car on l'a vu dans l'histoire, des mouvements humains réussissent parfois --> il s'agit plus d'une prophétie que d'un principe.
Ac5.41 les disciples sont vraiment différents du monde = ils ont vraiment un esprit saint.
Ac 6.1-7 – Deuxième (et double) problème de la koinonia : délégation des rôles et différences entre Grecs et Hébreux
Après la menace de l'hypocrisie et de la fraude avec Ananias et Saphira, un nouveau problème (interne) survient dans la communauté : les veuves hellénophones (parlant grec) sont négligées, et les disciples de culture et langue grecques (qu'on appelle Hellénistes) s'en plaignent. En effet chaque synagogue (juive, pas forcément chrétienne) avait comme coutume à cette époque de recenser les pauvres (dont les veuves) et de leur donner assistance pour la nourriture de chaque jour (« service quotidien »). Il ne s'agit pas d'une invention spécifiquement chrétienne. Mais les disciples ont repris cette bonne pratique pour leurs veuves7.
Le problème est assez important pour que les douze convoquent toute l'assemblée des disciples de Jésus pour lui faire part d'une décision : les grecs choisiront eux-mêmes des responsables parmi les Hellénistes (les 7 noms sont typiquement grecs) pour servir les Hellénistes. Les apôtres ne donnant que quelques critères.
Cette décision plaît aux disciples (v5). Et les douze valident le choix de ceux qui vont s'occuper spécifiquement des affaires des Hellénistes qui deviennent du même coup un groupe à part entière.
Il y avait une double menace de division de la koinonia due à :
- des différences culturelles, théologiques8, linguistiques, en un mot : relationnelles
- la forte croissance du groupe des disciples de Jésus comme cela est souligné au début (6.1 ... comme les disciples se multipliaient ...) et à la fin de ce passage (6.7 ... le nombre des disciples se multipliait beaucoup à Jérusalem ...).
- Ac est Lc à l'envers : on retrouve un passage en Lc 10.38-42 ou Jésus est chez Marthe et Marie. Si on rapproche nos 2 passages on comprend la décision des apôtres. Si Jésus avait décidé de se mettre à aider Marthe à la cuisine, certainement les apôtres auraient décidé de servir eux-mêmes les veuves. Mais Jésus n'a pas agi ainsi, il a continué à donner sa Parole à Marie. Remarquez cependant que le pb concerne uniquement la communauté grecque. Les apôtres ont certainement continué à servir les Hébreux.
- Ac est la description de l'expansion du message par l'Esprit Saint. Ainsi les apôtres ne doivent pas se laisser distraire de leur tâche d'enseignement et de prédication.C'est ce que Luc a voulu transmettre9. Simplement.
Ce passage sert aussi de transition entre ce qui est avant c'est à dire le développement de l'Eglise à Jérusalem et ce qui est après : l'expansion en Samarie.
CONCLUSION :
Les premiers disciples étaient passionnés par
1/ Jésus la croix et la résurrection
2/ La koinonia : un cœur incroyable pour Jésus et les frères et sœurs.
Jérusalem est trop petite, il faut en sortir ! Ac 5.28 vous avez rempli Jérusalem de votre enseignement ... Comme Jésus en Lc 4.43, l'Esprit va emmener son Eglise vers d'autres lieux pour y proclamer le message.
Notes
1 Cité dans « Aux origines du christianisme », Editions Gallimard, 2000
2 Ac 3.13 = Lc 23.16 Je le relâcherai donc après l'avoir fait châtier.
Ac 3.14 = Lc 23.18-25 Dialogue entre Pilate et les Juifs
Ac 3.17 = Lc 23.34a Jésus dit: Père pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font.
3 Tout dans la Bible n'est pas manichéen, mais sur certains sujets, les auteurs bibliques n'hésitent pas à l'être. En général il s'agit de sujets importants. L'unité en est un !
4 Il existe dans la littérature rabbinique 2
Gamaliel : Gamaliel l'Ancien et Gamaliel II ; le second est le petit-fils du premier.
Gamaliel l'Ancien est celui dont parle Luc ici, lui-même petit-fils de Hillel, illustre Pharisien dont les conceptions vis-à-vis de la loi étaient relativement larges et libérales,
contrairement au célèbre Schammaï, Pharisien très strict de la même époque.
5 Si on étudie les rencontres de Jésus avec les Pharisiens et les Sadducéens dans les évangiles, il rencontre beaucoup de Pharisiens, et quelques Sadducéens (selon Mt seul).
6 Les prêtres (ou sacrificateurs) qui se convertissent en Ac 6.7 ne sont très certainement pas des Sadducéens.
7 Certains exégètes catholiques pensent pouvoir traduire le mot grec chera (qui veut dire littéralement « celle à qui il manque » ), par celles qui sont détachées des hommes, comme si cela était volontaire ; ceci afin de démontrer que les moniales existaient dès les premiers temps de l'Eglise. Or ce mot, d'après les dictionnaires, dérive d'un autre qui veut dire déficience.
8 Les Hellénistes sont beaucoup moins attachés au temple que les Hébreux (Ac 7.48-49).
9 Qu'est-ce que Luc voulait dire à son (ses) lecteur(s) ? Suivant les clés de lecture définies au chapitre 1 :
- malgré les problèmes internes, il ne faut pas oublier d'évangéliser le monde
- malgré l'évangélisation il ne faut pas oublier de répondre aux besoins internes
- l'unité de la koinonia est primordiale et même sacrée
Qu'est-ce que Luc n'a pas nécessairement voulu dire à (ses) lecteur(s) ?
- il faut une structure au-dessus pour tout chapeauter
- il faut que chaque groupe soit totalement autonome et responsable
- voilà ce que doivent être des diacres
Qu'est-ce que Luc n'a absolument pas voulu dire à (ses) lecteur(s) ?
- il faut que les générations futures construisent leurs communautés en conformité avec ce passage ; en effet Luc ne fait que décrire un fait
ponctuel.